
Dans la Somme, les cahiers de doléances au crible de la recherche
En 2018-2019, des milliers de citoyens ont écrit leurs doléances dans les communes françaises. Dans la Somme, un travail de recherche a permis d’identifier 234 cahiers provenant de communes du département, révélant la richesse de ce moment d’expression démocratique. Les résultats de cette enquête ont été présentés le 10 février 2026 aux Archives départementales de la Somme, à Amiens.
Que disent réellement les cahiers de doléances ouverts dans les communes lors de la crise des Gilets jaunes ? Dans la Somme, un collectif de chercheurs s’est engagé dans un travail approfondi pour retrouver, comprendre et analyser ces milliers de contributions citoyennes rédigées entre décembre 2018 et le printemps 2019.
Leurs travaux ont été présentés le mardi 10 février 2026 aux Archives départementales de la Somme, à Amiens, lors d’une conférence donnée par l’historien Romain Benoît-Lévy, docteur en histoire, chercheur associé au laboratoire Tempora et professeur d’histoire-géographie au lycée L’Agora de Puteaux.
Retrouver les cahiers avant toute chose
Cette recherche s’inscrit dans un travail collectif réunissant plusieurs chercheurs issus notamment de l’EHESS, du CNRS, de la Sorbonne et de l’Université Paris-Cité, qui se sont donné pour objectif de prendre les cahiers de doléances au sérieux comme source politique et historique, et non comme un simple épisode du Grand débat national.
La première étape de ce travail a consisté à retrouver les cahiers eux-mêmes. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, ces documents ne sont pas faciles à localiser. Ouverts dans les mairies au cœur de la mobilisation des Gilets jaunes, ils ont ensuite circulé entre différents acteurs institutionnels : préfectures, Association des maires de France, Association des maires ruraux de France, Bibliothèque nationale de France, Archives nationales et Archives départementales.
Cette circulation a parfois produit plusieurs versions d’un même cahier, sous forme de copies ou de numérisations. Les chercheurs ont donc mené une véritable enquête archivistique afin de reconstituer le parcours administratif de ces documents. Au terme de ce travail d’inventaire, 234 cahiers ont pu être identifiés pour l’ensemble du département de la Somme, même si tous ne sont pas conservés dans les mêmes dépôts d’archives. Avant même d’en analyser le contenu, il fallait donc comprendre leur histoire matérielle et institutionnelle.

L’étude montre également qu’il n’existe pas un seul type de cahier de doléances. Dans la Somme, on trouve des cahiers ouverts en mairie, mais aussi des cahiers rédigés sur les ronds-points par des groupes de Gilets jaunes, des contributions envoyées par courrier ou par courriel, ainsi que des cahiers intégrés ensuite dans le cadre du Grand débat national.
La grande majorité des contributions est manuscrite – environ 80 % des textes – mais certaines sont dactylographiées ou imprimées. Les formes d’expression varient considérablement : listes de revendications, propositions politiques, lettres argumentées ou témoignages personnels. Cette diversité confirme que les cahiers ne constituent pas un simple dispositif administratif mais un véritable espace d’expression politique pluriel.
Plusieurs séquences distinctes, des cahiers comme espace de discussion
L’analyse chronologique fait apparaître plusieurs séquences dans ce moment démocratique. De nombreux cahiers sont ouverts dès décembre 2018, souvent à l’initiative de citoyens ou de maires. Mais le 15 janvier 2019 marque une date charnière avec le lancement officiel du Grand débat national, qui entraîne une seconde vague d’ouverture de cahiers et modifie leur cadre institutionnel. Les cahiers deviennent alors un point de rencontre entre plusieurs formes de mobilisation : les ronds-points des Gilets jaunes, les manifestations, les réunions publiques locales et les dispositifs du débat national.
Contrairement à l’image parfois donnée d’une simple accumulation de revendications, les cahiers révèlent souvent un véritable dialogue entre citoyens. Dans certaines communes, les contributions se répondent, se complètent ou se corrigent. Les cahiers deviennent ainsi un lieu de discussion où se construit progressivement un langage politique commun. La référence à 1789 et à la tradition historique des cahiers de doléances est d’ailleurs fréquemment mobilisée par les contributeurs. Pour certains d’entre eux, il s’agit explicitement de renouer avec cet héritage démocratique afin de faire entendre les attentes du présent.
Un registre politique très présent autour de l’équité et du partage
L’analyse des textes fait également apparaître un registre politique très présent : celui du scandale et de l’indignation face aux inégalités. Les écarts de revenus, les privilèges des responsables politiques ou certaines décisions fiscales sont régulièrement dénoncés comme injustes. Mais ces critiques s’accompagnent souvent de propositions concrètes. Les auteurs des doléances ne se présentent pas seulement comme des protestataires ; ils se positionnent aussi comme des citoyens capables de contribuer à la réflexion collective et à la transformation de la vie publique.
Derrière la diversité des sujets abordés, un fil conducteur apparaît : la recherche d’une forme de justice dans la répartition des ressources et des responsabilités. De nombreuses contributions reposent sur une logique de proportion, visant à réduire certains privilèges, à rééquilibrer la fiscalité ou à renforcer le pouvoir d’achat des plus modestes. Les cahiers révèlent ainsi une réflexion politique structurée autour de la question de l’équité et du partage.
Pour les chercheurs, les cahiers de doléances constituent aujourd’hui une source exceptionnelle pour comprendre la société française contemporaine. Ils témoignent d’un moment où des milliers de citoyens ont pris la plume pour formuler critiques, diagnostics et propositions pour l’avenir. Un matériau démocratique considérable, dont l’étude ne fait que commencer et qui rappelle une évidence trop souvent oubliée : la démocratie ne se limite pas au vote, elle s’écrit aussi.